Les Œuvres complètes de D'Alembert (1717-1783)

Série V | Correspondance générale

Sélection de lettres

LETTRE 49.02   |   12 mai 1749
D'Alembert (Paris) à Cramer (Genève)

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f. 183rà Paris ce 12 may 1749

Vous allés etre bien surpris, mon cher monsieur, de la nouvelle que je vais vous apprendre. Mon ouvrage sur la precession des Equinoxes et sur les mouvemens de l'axe de la terre, est sous presse, & paroitra au plus tard à la fin du mois prochain. C'est une espece de secret, du moins je n'en ay encore rien ecrit dans les pays etrangers, parce que je ne veux pas etre prevenu par les anglois, quoyqu'entre nous, je les trouve trop attachés à leur synthese pour resoudre exactement & d'une maniere precise un Probleme si compliqué. L'importance de la matiére, qu'on peut je crois regarder comme entierement neuve, les soins que j'ay apportés pour la bien traiter, & la certitude ou je crois pouvoir etre de ne m'etre point trompé, sont les motifs qui m'ont engagé a faire paroitre incessamment cet ouvrage. Vous le trouverés bien plus favorable à l'attraction que vous ne devés vous y attendre d'apres ce que je vous en ay dit : Tout quadre à present à merveilles à une petite circonstance prés qui est d'assés mince consideration, c'est que je trouve que le pole de la terre au lieu de decrire un petit cercle, comme vous aurés vu dans la lettre de M. Bradley, decrit une petite Ellipse dont les axes sont comme 4 à 3, cela ne fait pas 4 secondes de difference d'avec les calculs de M. Bradley mais cela est important pour moy ; & je gagerois que la Theorief. 183v de M. Machin dont parle M. Bradley peche par quelque endroit. D'ailleurs elle me paroit fondée sur un principe vague que je n'entends même pas trop bien. Vous allés me croire un grand etourdi, de vous avoir mandé tant de fois que l'attraction n'etoit pas d'accord sur cette matiére avec les Phenomenes. Un Paralogisme tres subtil m'avoit conduit à le croire, & j'ay même fait mention assés au long de ce Paralogisme, afin que personne n'y fut attrapé aprés moy. J'ay deux methodes pour resoudre le Probleme qui s'accordent parfaitement l'une avec l'autre, en un mot je ne desire plus rien, & j'ay le cœur parfaitement net sur cette matiére. Je n'ay point encore trouvé de question si difficile à traiter. La solution contient 7 feuilles d'impression & au dela, jugés de l'echaffaudage qu'elle demande. Sans mon principe de dynamique, je ne scay comment je m'en serois tiré. Toute cette besogne formera un livre de prés de 30 feuilles, selon mon estimation. J'y ay joint une introduction ou j'ay taché de donner l'idée de mon travail, & de ce que je crois y avoir fait pour le progrés des sciences. Je trouve la masse de la lune plus petite d'environ \(\frac{1}{4}\) que Newton & je fais beaucoup d'autres remarques curieuses, f. 184r dont vous verrés le detail dans l'ouvrage. Mandés moy je vous prie par quelle voye je pourray vous l'envoyer.

Je suis charmé que mes Recherches sur le calcul integral vous ayent un peu satisfait. Vous en trouverés je crois, la suite, dans le 3e volume des memoires de Berlin qui est actuellement sous presse. Je suis bien curieux aussy de voir ce que vous avés fait sur les courbes. M. Euler vient de me proposer un probleme que j'ay resolu, & de la solution duquel il resulte qu'il y a des courbes mechaniques, dans les quelles on ne peut pas supposer \(y = Ax^n\) lorsque \(y\) et \(x\) sont infiniment petites. Dans la courbe dont il s'agit on trouve \(x=\frac{y^2}{2} \textrm{Log}. \frac{1}{y}\) lorsque \(y\) & \(x\) sont infiniment petites. Vous verrés facilement que cette equation a lieu dans la courbe dont l'equation est \(\frac{ddx}{dy^2}=\frac{dx}{ydy}-1\).

On donne icy un Aristomene, par l'auteur de Denis le Tyran. Cette piece fait beaucoup de bruit, je l'entendis lire cet hyver, & je suis assés surpris de son succés. Au reste on m'a dit que l'auteur l'avoit beaucoup changée & je ne l'ay pas encore vüe. A Dieu, mon cher monsieur, je vous embrasse de tout mon cœur, et j'ay grande impatience de vous envoyer mon livre.

JD.

Vous savés la disgrace de M. de Maurepas. A Dieu les épitres f. 184v dedicatoires. Il y avoit trois ans que je ne l'avois vu, & me voila aussy avancé que si je l'avois vû tous les jours. M. d'Argenson a notre academie, nous en sommes tous extremement contents, je crois qu'il traitera les gens de lettres avec distinction, & point en ministre. Ainsi soit-il. Cela m'est assés indifferent, car j'ay pris mon parti sur la fortune.

A Monsieur
Monsieur Cramer professeur de mathematiques
a Geneve